
Alors que les chercheurs se cassent la tête pour venir à bout de la mouche de fruits qui ravage les vergers d'Afrique de l'Ouest, un paysan sénégalais observateur a trouvé une façon originale de piéger les insectes mâles. Le secret réside dans la muscade. Ce coup génial de Samba Faye a été rapporté par Syfia International.
Depuis quatre ans, les mangues d'Afrique de l'Ouest sont attaquées par des mouches (dont les redoutables Ceratitis et Bactrocera invadens) venues d'Asie. Les dégâts atteignent 60 % des récoltes au Sénégal où les exportations ont chuté de moitié entre 2003 et 2007. Des cargaisons entières de mangues sont refoulées aux portes de l'Europe et des États-Unis si des traces de piqûres signalent la présence de larves dans la pulpe des fruits.
Mais Samba Faye, un paysan du village de Keur Mbirdnaw (90 km de Dakar), y croit dur comme fer : ses manguiers et ceux de ses voisins seront épargnés. Son arme « secrète » : de la poudre de muscade pour attirer les insectes, mélangée à un puissant insecticide (le Lanate) qui les tue. C'est l'observation d'une de ses voisines de case qui lui a donné l'idée d'un piège à mouches. Celle-ci, Diarra Ndiaye avait, un soir, oublié dehors le mortier avec lequel elle pilait la muscade (Myristica fragrans) pour la cuisine. Le lendemain, une nuée de mouches des mangues était collée au mortier. Samba, s'inspirant d'autres attractifs utilisés dans les villages, mélange de la poudre de muscade à raison de 300 g pour un litre, y ajoute du Lanate et place le tout dans un récipient de récupération : une simple bouteille plastique dont le bout découpé en entonnoir est retourné à l'intérieur.
Les mâles pris au piège
Il suffit ensuite d'accrocher le piège dans un arbre et de renouveler l'opération toutes les trois semaines. Attirés par l'odeur, les mâles de Bactrocera entrent dans la bouteille et finissent par s'y noyer. « C'est la femelle qui pique la mangue pour pondre mais sans mâle pas de ponte ! », commente, malicieux, le paysan qui compte bien reprendre dès cette année ses ventes à l'exportation. Coût de l'opération: 1000 Fcfa pour un hectare de verger, selon Samba Faye.
Compte tenu des enjeux économiques de la filière mangue, aucune piste n'est à négliger dans la lutte contre ces insectes ravageurs, qui mobilise les chercheurs africains, français (CIRAD) et américains (USDA - Département américain de l'Agriculture). Au Sénégal, un Comité national de lutte contre les mouches de fruits (CNLCMF), doté d'une équipe de recherche internationale, a été créé en 2006 avec l'appui de la coopération américaine (USAID). Deux instituts de recherche sénégalais (l'ISRA et la DPV) y participent.
En attendant que la recherche valide cette innovation paysanne, une première étude menée en 2007 par le CNLCMF a montré que la muscade peut rivaliser avec d'autres attractifs alimentaires comme le méthyleugénol (un produit de synthèse) ou la levure de Torula qui, elle, attire et englue les femelles. Facile à fabriquer et à installer, le piège à muscade a des atouts, «d'autant que les piéges industriels coûtent cher et ne sont pas disponibles sur le marché local », précise le Dr Pape M Diédhiou, enseignant chercheur à l'université de Thiès qui pilote le Comité de lutte.
En décembre dernier, une quarantaine de chercheurs du public et du privé ainsi que plusieurs propriétaires de vergers - dont Samba Faye -, des exportateurs et des transformateurs ont fait le point à Dakar sur la lutte et sur la filière mangues. « On ne peut plus exporter en Europe et aux États-Unis, s'était publiquement inquiété le patron des exportateurs. Que nous propose la recherche face au danger qui est toujours là ? » Les actions préventives (bonne hygiène des vergers, traitement précoce et enfouissement des mangues pourries) combinées aux traitements chimiques n'ont pas encore porté leurs fruits. En effet, la mouche continue de plomber la filière. La Casamance, au sud du pays, et les Niayes, vaste zone horticole et fruitière au nord de Dakar sont les plus touchées sur les variétés Kent et Keitt très prisées à l'exportation
Samba Faye reste serein envers et contre tout. Grâce à son piège, il compte récolter cette année plus de 10 t de mangues contre rien les saisons précédentes. Mi-mars, le Programme gouvernemental de développement des marchés agricoles du Sénégal (PDMAS) lui a proposé d'ériger son verger et ceux de ses voisins en « Pôle de développement » et de les encadrer pour rendre leurs mangues plus compétitives à l'exportation.
Texte original de Madieng Seck (Syfia Sénégal)