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ENVIRONNEMENT
Protéger les terroirs agricoles proches des villes, un passage obligé vers la relance de la production agricole nationale.
Publié le 25 mai 2010
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1- Un contexte et une mentalité qui nous interpellent tous pour un changement en profondeur

La tragédie du 12 janvier dernier a notamment mis en évidence notre incapacité en tant que dirigeants et élites de ce pays à anticiper les situations critiques qui appellent la conception préalable de politiques et la mise en place de stratégies et de dispositifs de mitigation appropriés. Les pertes énormes en vies humaines et les immenses dégâts matériels enregistrés sont assez éloquents du néant programmatique autour duquel gravitent les décideurs haïtiens privés ou étatiques incluant toute la batterie de supporteurs étrangers. Cependant, les leçons apportées par l’ampleur même du désastre ne sont pas encore suffisamment assimilées ou tout simplement retenues pour provoquer une rupture même progressive avec la façon usuelle de penser, de se comporter et d’agir qui s’est révélée défaillante. Or, le redressement du pays qui est aujourd’hui exsangue impose une réelle prise de conscience de notre situation et de nos opportunités et commande une totale rupture avec cette étrange mentalité caractérisée à la fois par le gaspillage des ressources vitales dont nous disposons et la mendicité des miettes de la table des autres. Nous avons choisi de dépendre des autres autant pour l’alimentation, le logement, que pour l’élimination de nos ordures ménagères. Nos responsables se comportent comme des mineurs orphelins qui ne sauraient survivre sans un tutorat. Le pays n’a presque pas de dernier carré où se retrouveraient l’orgueil, l’amour propre, la dignité et la fierté nationale. Ce dernier bastion réputé inviolable n’existerait plus. L’âme nationale est en péril. Si nous ne nous réveillons pas, nous risquons de la perdre.

La catastrophe du 12 janvier 2010 avec ses conséquences dramatiques et douloureuses a malheureusement donné raison à ceux qui n’ont jamais eu de cesse de faire le plaidoyer d’une vision qui met le bien-être de la majorité au centre des préoccupations et qui s’articule en priorité autour de la prise en compte de nos potentialités. Cette vision nous invite à nous appuyer d’abord sur nous propres forces, si limitées soient-elles, avant le recours à l’assistance étrangère. Elle fait de l’aide des autres non pas une fin en soi mais un instrument d’appui à construction d’un nouveau savoir-être, à la mobilisation du savoir et du savoir-faire de tous les haïtiens dans le cadre d’une meilleure valorisation de toutes les ressources. Des expériences en ce sens ont donné des résultats prometteurs qui donnent des raisons d’espérer. L’entreprise « Lèt à Gogo », certaines coopératives de production qui participent de cette logique sont des exemples parmi les quelques succès jusque là enregistrés. En dépit de la tendance de la plupart de nos décideurs, caractérisée par une soumission presqu’aveugle aux dictats de l’étranger, il reste encore des haïtiens qui ont choisi de lutter jusqu’au bout pour un retour de situation. Ce sont de simples compatriotes, des professionnels d’horizons divers, membres d’organisation ou non. Ils expérimentent des actions privilégiant la recherche de solutions endogènes aux problèmes confrontés par le pays. Ils font un constant plaidoyer en faveur du développement d’une réelle production nationale. Ils alimentent les débats sur les approches, les stratégies, les techniques, les actions qui seraient capables de galvaniser les efforts de la population vers la recherche d’une amélioration significative de la situation. Pour diverses raisons, les graines ensemencées n’ont pas encore donné les résultats escomptés. La masse critique nécessaire n’est pas encore atteinte, mais tôt ou tard cela viendra.
Le propos d’aujourd’hui du Groupe de Recherches d’Etudes Environnementales et Foncières (GREF) s’inscrit au cœur de cette profonde conviction et se veut une contribution à une meilleure prise en compte de nos ressources nationales en général et des terroirs agricoles proches des villes en particulier dans tout plan de développement national.

2-De quels terroirs agricoles parlons-nous ?
Les terroirs considérés sont principalement les plaines agricoles qui, de par la qualité de leurs sols et de la disponibilité en eau, sont généralement classées parmi les aires les plus fertiles du pays. Nous pouvons citer : la plaine du Nord, la plaine des Gonaïves, la plaine de l’Artibonite, la plaine de l’Arcahaie, la plaine du Cul de Sac, la plaine de Léogâne, la plaine des Cayes. Situées pour la plupart en périphérie des villes, elles sont dotées d’infrastructures hydro-agricoles et d’organisations sociales destinées à maximiser au mieux leur potentiel. Ces installations sont le résultat de beaucoup d’efforts consentis par le pays depuis des années dans le but d’améliorer les revenus des exploitants agricoles et d’augmenter la disponibilité alimentaire nationale. Aujourd’hui, plus que jamais, nous pensons que ces espaces doivent faire l’objet d’une attention toute spéciale, dans la mesure où ils sont appelés à jouer un rôle éminent dans toute politique de relance effective de la production agricole nationale. Il devient de plus en plus incontournable de renoncer au gaspillage si nous voulons sortir de cette mentalité de dépendance qui nous empêche d’exprimer et de mobiliser nos ressources (humaines et matérielles) dans le sens d’une amélioration qualitative de notre situation.

3-Quel est l’objet de notre propos ?
Depuis déjà de nombreuses années, les terroirs agricoles proches des villes sont menacés dans leurs fonctions et attributs naturels par deux mouvements différents mais qui se complètent dans leur finalité. Le premier mouvement est vertical et est animé par l’érosion des montagnes qui les surplombent. Il affecte progressivement la fertilité des sols des zones concernées en y déposant périodiquement des matériaux grossiers arrachés des montagnes. A terme, on risque d’assister à une sédimentation complète, laquelle conduira à la stérilisation de ces importants espaces agricoles. Le second mouvement est horizontal et provient des villes avoisinantes sous forme d’une demande croissante de terrains à bâtir, alimentée par une démographie galopante et l’argent de la diaspora. Face à ces dangers qui menacent de saper l’une des principales bases de la production agricole et dans un contexte qui réclame une nouvelle approche dans la gestion du territoire, le GREF estime tout à fait opportun de réanimer le débat en espérant que l’intérêt de la collectivité prévaudra sur les intérêts personnels. Il s’agit d’attirer l’attention des responsables sur la gravité de la situation à l’intérieur des périmètres irrigués proches des agglomérations et de les inciter à agir dans les meilleurs délais afin de protéger ces importantes ressources. Nous sommes conscients que beaucoup d’encre, de salive, et même de larmes sont déjà versées sur la question sans qu’une réponse appropriée n’y soit véritablement apportée. L’état actuel de la plaine du Cul de Sac, entre autres, est révélateur de l’indifférence ou tout au moins de l’incapacité des responsables directs à apporter les solutions nécessaires. Faut-il se décourager pour autant et jeter l’éponge ? Nous disons non, mille fois non. A l’instar d’autres professionnels interpellés par cette problématique, nous pensons qu’il faut persévérer jusqu’à une prise de conscience collective. A un moment où le Ministère de l’Agriculture se propose de finaliser et de valider un cadre stratégique du développement de l’irrigation, nous pensons que les présentes réflexions peuvent éventuellement servir à faire avancer les choses dans la bonne direction. Tel est l’objet de notre propos.

4-Pourquoi protéger les terroirs agricoles proches des villes ?
Cette question paraît un peu idiote dans la mesure où il est tout à fait normal de protéger son patrimoine surtout s’il est de grande valeur. Les principales plaines agricoles du pays représentent une richesse extraordinaire tant du point de vue agricole et environnemental que du point de vue social et économique. Elles sont classées parmi les terroirs les plus fertiles du pays. Elles sont dotées d’excellentes potentialités agricoles en termes de qualité des sols et de disponibilité en eau tant en surface (rivières, sources, etc.) qu’en profondeur (nappe souterraine). Elles sont pourvues notamment de systèmes d’irrigation, de routes agricoles pour lesquelles le pays a consenti beaucoup de sacrifices. Elles jouissent d’une position géographique stratégique parce qu’elles sont relativement proches des grands marchés. Ces espaces agricoles sont en fait des nerfs vitaux pour l’agriculture haïtienne d’autant plus que les capacités de production des sols de montagne sont devenues très faibles à cause de l’érosion. De plus ces terroirs, par la diversité de leurs paysages, les beautés panoramiques, le calme et la tranquillité des lieux, représentent des pôles d’attraction pour les citadins en quête de resourcement. Toutes ces caractéristiques placent ces écosystèmes parmi les ressources naturelles les plus importantes du pays.

Cependant, la question est à la fois opportune et d’une brûlante actualité parce que, comble d’ironie, cette richesse dont nous parlons ne fait pas l’objet d’une protection systématique. Elle est plutôt en grand danger de disparition. Les données générées par le GREF montrent qu’au niveau de toutes les plaines côtières du pays, l’avancée du front urbain ensevelit chaque année de quantités importantes de terres agricoles. Dans la plaine de Léogane, au cours de la période 2002-2008, soixante-dix (70) hectares de terres arables sont enlevées à l’agriculture chaque année . Dans la frange côtière Jacmel/Cayes-Jacmel, les calculs et observations faites pour la même période indiquent qu’environ 20 hectares de terres sont consommés chaque année par les constructions. La petite plaine agricole de Saint Marc d’environ 300 hectares avec deux systèmes d’irrigation est en voie de disparition. 80% de sa superficie sont à jamais perdues pour l’agriculture. Il s’agit de quelques exemples qui illustrent une situation générale. Parallèlement à cette invasion qui se fait à l’horizontale, il y a l’érosion des montagnes qui surplombent ces plaines et qui est à la base de l’ensevelissement progressif des sols notamment par du sable et du gravier charriés d’en haut. Cette situation fragilise les infrastructures de production qui sont partiellement ou complètement détruites à l’occasion de désastres naturels de moyenne importance. La réhabilitation de systèmes d’irrigation est devenue depuis quelque temps une activité récurrente dans le pays.
Il s’agit donc d’autant de raisons valables qui imposent la protection durable de ces importants terroirs dans un contexte caractérisé par une baisse de plus en plus inquiétante de la production agricole nationale, la hausse des importations de produits alimentaires, et les difficultés d’accès à ces produits. L’inversion de cette dynamique infernale passe par une valorisation soutenable de ces espaces à fortes potentialités agricoles qui doivent être au cœur de toute politique de relance de la production agricole nationale.

5-Comment donc protéger les terroirs agricoles proches des villes ?
La protection des terroirs agricoles situés au voisinage des villes est, à notre avis, subordonnée à deux conditions préalables. Primo, il faut une réelle volonté politique capable de rompre définitivement avec la pratique du « laisser-faire » de l’indolence institutionnelle, du gaspillage de ressources et qui met en avant la valorisation de nos potentialités. Deuxio, cette volonté devra favoriser la mise en place de mécanismes institutionnels destinés à assurer la durabilité des actions à engager. En ce qui concerne les mesures à prendre pour protéger et inciter à la meilleure utilisation possible des terroirs agricoles proches des villes, elles seraient de deux sortes. Il y a d’une part les mesures de court terme portant sur les urgences à attaquer et d’autre part celles de moyen et long termes qui seraient beaucoup plus structurantes.

a)les mesures de court terme
Il s’agit de mesures à prendre sans délai relevant du conservatoire et qui portent sur la nécessité et même l’obligation d’empêcher l’aggravation de la situation à l’intérieur de ces territoires agricoles. Les occupations de fait, qu’on est en train d’observer suite aux mouvements de population occasionnés par le tremblement de terre du 12 janvier dernier, doivent être à tout prix évitées par la proposition d’autres options aux sinistrés. Le cas de la plaine de Léogane où un incendie considéré volontaire par plus d’un a facilité l’installation, non loin de l’usine sucrière de Darbonne, de beaucoup de sans abris est révélateur d’une nouvelle donne qui risque d’envenimer un problème déjà difficile à résoudre. Au niveau de cette même plaine, la plupart des immeubles sont détruits. Il faudra trouver des moyens pour empêcher la reconstruction de certains de ces bâtiments et maintenir la plaine de Léogane dans sa vocation naturelle. Pour toutes les plaines concernées, les mêmes précautions sont préconisées. Un zonage des terres agricoles récupérables à l’intérieur de ces plaines devra être fait sans délai et des mesures opérationnelles d’interdiction de construire même provisoires sont à prendre. La mise à contribution et la mobilisation des autorités locales (Maires, CASECs, etc.), des regroupements d’agriculteurs et de toutes les personnes ressources intéressées restent et demeurent subordonnées à la durabilité des dispositions prises. A ce niveau, l’appui de l’étranger, fortement présent en Haïti depuis quelque temps, pourrait être sollicité pour l’obtention de photographies aériennes plus récentes et une délimitation plus actualisée des aires concernées.

Parallèlement, l’interdiction de construire dans les zones à concernées doit être accompagnée d’un ensemble d’actions visant à susciter l’intérêt des exploitants agricoles et des propriétaires et à les encourager à investir davantage dans l’agriculture. Dans la plaine de Léogane, la FAO, l’ACTED, la CARE, l’IRD, interviennent dans l’appui aux travaux de préparation de sol, la distribution de semences et d’outils agricoles, le curage des canaux d’irrigation, la réhabilitation de pistes. Le Ministère de l’Agriculture assurerait la mise en cohérence de ces actions. Il s’agit évidemment d’interventions tout à fait opportunes qui rentrent dans le cadre de mesures visant à apporter un rapide soulagement à la situation de détresse dans laquelle se trouvent des populations agricoles. Cependant, il est nécessaire de les intégrer dans un plan d’ensemble visant à faire de la plaine de Léogane le fer de lance de la production agricole de la commune. Cette proposition vaut autant pour toutes les plaines agricoles qui sont, comme celle de Léogane, menacées dans leurs fonctions naturelles. Il revient au Ministère de l’Agriculture de s’assurer des niveaux d’appuis techniques, logistiques, financiers nécessaires à la protection et à la mise en valeur rentable des terres des plaines du pays.

b) les mesures de moyen et long termes
Ces mesures ciblent les forces motrices à la base de la problématique de la plupart des plaines côtières du pays. Le Ministère de l’Agriculture, dans son document de politique de développement agricole 2010-2025, se propose d’atténuer les effets de la dégradation des mornes sur les plaines agricoles à travers une approche qui intégrerait l’amont et l’aval. La déprise agricole consécutive à l’envahissement des espaces considérés par des constructions en dur n’est pas suffisamment prise en compte. Ce problème a été souligné lors des débats organisés récemment par le Ministère de l’Agriculture autour du plan d’investissement pour la croissance du secteur agricole. Nous espérons qu’il sera pris en considération. Parmi les mesures de moyen et long termes, il y a celles qui rentrent dans le cadre des prérogatives du Ministère de l’Agriculture et celles qui sont de la responsabilité d’autres instances de l’Etat. L’appui à de nouvelles formes de mise en valeur des terres et qui relève de la compétence du MARNDR. Cette mesure vise une meilleure rentabilité des ressources mobilisées. Elle requiert des investissements importants qui sont de nature à redonner confiance aux intéressés à s’engager davantage dans l’agriculture. Il en est de même de l’opérationnalisation d’un dispositif de veille foncière destiné à empêcher la désaffectation de terres agricoles à d’autres fins. Les autres mesures concernent notamment l’apaisement de la démographie galopante qui crée, entre autres, une demande sans cesse croissante de terrains à bâtir, l’actualisation du cadre légal et institutionnel portant sur l’urbanisme et la gestion du territoire, le renforcement des collectivités locales. En clair, une coordination de toutes les instances compétentes de l’Etat est indispensable. En tout état de cause, il faut nécessairement un changement de paradigme qui met le devenir du territoire au centre des préoccupations et qui s’appuie sur les potentialités locales. Plusieurs scénarios passant du minimaliste (100% ressources haïtiennes) au maximaliste (forte composante de ressources externes) doivent être envisagés afin de parer à toute éventualité et d’être toujours en mesure de faire quelque chose.

Serge Michel PIERRE-LOUIS
Groupe de Recherches d’Etudes Environnementales et Foncières (GREF)
gref_haiti@yahoo.fr



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